Manifeste des intellectuels et des créateurs tunisiens à l'occasion du 50e anniversaire de la proclamation de la République.
La Tunisie célèbre le 50e anniversaire de la proclamation de la République, un anniversaire cher au cœur des Tunisiens et des Tunisiennes, toutes générations, catégories sociales et tendances confondues. Les intellectuels tunisiens se remémorent, avec fierté, cet événement inoubliable et saluent avec respect, tous ceux qui ont combattu et consenti des sacrifices pour le voir se réaliser, plus particulièrement les martyrs tombés au champ d'honneur, les leaders du mouvement national, les réformateurs et autres non moins méritants militants.
L'avènement du régime républicain, le 25 juillet 1957, représente un épisode d'une épopée civilisationnelle vécue par le peuple tunisien depuis les temps les plus reculés. En effet, la Tunisie a connu, au cours de son histoire plusieurs fois millénaire, les principes républicains et s'est dotée, à l'époque de Carthage, d'un régime constitutionnel et d'un système de représentation parlementaire qui ont été considérés par Aristote comme étant les meilleurs du genre, qui consacraient la souveraineté du peuple et la primauté de la loi, en ces temps lointains.
Le génie tunisien n'a pas cessé de façonner le profil d'une personnalité nationale authentique, profondément enracinée dans son identité, mais en même temps ouverte sur son époque, jalouse de son indépendance et attachée à sa singularité. Les pionniers du mouvement réformiste, tout aussi bien que les leaders de la lutte de libération nationale, ont œuvré, avec persévérance, à ancrer les principes de la modernité à travers la réforme du système de gouvernement, l'organisation et la modernisation des institutions. Ainsi le régime républicain est venu faire évoluer l'Etat de l'indépendance d'un simple organe de souveraineté, doté d'une force matérielle, à une institution légiférante qui a assumé les charges de la construction nationale et de l'élimination des séquelles du colonialisme. De profondes réformes ont touché des domaines aussi divers que le statut personnel, la modernisation de l'enseignement, la culture, l'économie…
Cependant, malgré l'importance des acquis réalisés, la République, trois décennies après sa proclamation, a failli s'effondrer. Le pays s'est vu menacé par les dangers de la discorde et de la désagrégation. Aussi le Changement du 7 novembre 1987 s'est-il imposé comme mouvement de salut et de réforme. Le Président Zine El Abidine Ben Ali a jeté les fondements d'un nouveau projet de société, dont il a arrêté une échelle de priorités, au premier plan desquelles figurait la consolidation des piliers du régime républicain, par la préservation et l'enrichissement des acquis, de manière à ce qu'ils soient à la mesure des aspirations des Tunisiens à un avenir meilleur.
Partant de cette base, les intellectuels tunisiens considèrent que la déclaration du 7 Novembre 1987 est venue annoncer un tournant historique décisif, qui a marqué une seconde naissance et une nouvelle impulsion de la République, en mettant l'accent sur la maturité du peuple tunisien et sur son droit à un régime républicain qui accorde aux institutions la place qui leur revient et assure les conditions d'une démocratie responsable, sur la base de la souveraineté du peuple.
Les différents programmes et politiques mis en œuvre à cette fin, tout au long des deux dernières décennies, ont été fidèles aux engagements pris par la déclaration du 7 novembre ainsi qu'aux espoirs placés en elle par l'ensemble des Tunisiens. Ainsi la réconciliation nationale s'est concrétisée, dans ses dimensions historique, politique et sociale, grâce aux profondes réformes constitutionnelles qui ont fait évoluer la méthode de gouvernement et les mécanismes de participation, raffermi la souveraineté du peuple et l'indépendance de la décision nationale et réuni les conditions appropriées en vue de l'émergence d'une société civile agissante, qui contribue au façonnement d'une nouvelle culture politique et qui élargit, approfondit et enrichit les domaines d'exercice de la citoyenneté. Ces réformes ont également consolidé les droits de l'homme dans une société d'où sont bannies l'injustice et l'oppression. En outre, une politique de développement intégral et équitable a été mise en œuvre, représentant un support réel de la démocratie et une plate-forme solide pour remporter les paris de la mondialisation et les graves défis qu'elle comporte pour l'humanité tout entière.
Les intellectuels tunisiens considèrent que le processus pluraliste a réalisé une grande évolution au cours des dernières années, et que les composantes du paysage politique et médiatique ne cessent d'être enrichies et diversifiées, grâce au climat de liberté et de quiétude qui règne dans le pays ; grâce aussi à l'opportunité offerte aux diverses sensibilités intellectuelles d'être présentes dans les institutions et les corps constitués. Ils prennent acte de la justesse de l'approche tunisienne qui respecte l'universalité des valeurs républicaines et s'emploie, dans le même temps, à les promouvoir et à les adapter aux spécificités de la réalité tunisienne, à la lumière des mutations mondiales.
La réforme constitutionnelle a permis de réaliser de nouveaux acquis qui s'ajoutent à notre capital civilisationnel et hissent la vie politique, dans son ensemble, à des niveaux encore plus évolués.
La Tunisie est parvenue, en un court laps de temps, à consolider les fondements de la République en garantissant la justice sociale et la solidarité entre les composantes de la société et en se mettant en phase avec son temps, tout en abordant l'avenir avec détermination et confiance en soi. Les intellectuels tunisiens considèrent que le processus démocratique est un mouvement permanent qui ne s'arrête jamais et qui tire sa force de son enracinement dans sa réalité spécifique et de la prise en compte de l'intérêt national ; ce qui lui permet d'éviter de reproduire le discours de l'hégémonie étrangère avec ses recettes toutes faites et ses intérêts occultes qui conduisent à douter des acquis de la société, à décourager les bonnes volontés et à mettre à mal la cohésion nationale.
Les intellectuels sont fiers de la place privilégiée dont bénéficient les élites depuis deux décennies. Les conditions sont réunies pour que les intellectuels et les hommes de culture s'affranchissent de la marginalisation et occupent des positions centrales et avant-gardistes propres à leur permettre de guider la société, développer sa conscience de soi et de ses causes et construire son capital référentiel qui détermine ses prises de position, inspire ses initiatives et régit les rapports entre les individus et les groupes.
Le mythe de la rupture entre le savant et le politique s'est dissipé. Les passerelles sont désormais jetées entre l'intellectuel et le pouvoir, dans le cadre d'une relation participative fondée sur un contrat moral national qui accorde la primauté à l'intérêt de la patrie, préserve les acquis du pays et sa liberté de décision, et galvanise les volontés au moyen de l'énergie que procurent le don de soi et l'espoir sans cesse renouvelé. L'environnement de liberté et d'indépendance dont bénéficient les intellectuels est une réalité que nul ne saurait nier. La pensée a été affranchie de son carcan. La voie est désormais libre devant les initiatives créatrices, sur la base du respect des lois et des conventions qui ont recueilli le consensus des Tunisiens. Notre pays est ainsi devenu capitale internationale de la culture et de la société de l'information. Il a joué un rôle avant-gardiste en matière de soutien aux causes de justice, de paix et de liberté, militant constamment pour le dialogue des religions, l'alliance des civilisations et le bannissement de toutes les formes d'extrémisme.
La création culturelle et intellectuelle, de même que l'innovation dans les divers domaines des arts et du savoir bénéficient de l'appui et de l'encouragement. C'est là une des facettes du progrès réalisé par la Tunisie à tous les niveaux, de l'aveu exprimé à maintes occasions par nombre d'instances. Ceci a concouru à ce que l'apport de l'intellectuel passe de la simple pratique professionnelle au plein exercice de la fonction de l'intellectuel en tant qu'acteur historique directement concerné par son temps et par les causes et préoccupations de sa société, à l'abri de toutes les formes de démission, de dénigrement et d'hostilité injustifiée. Le discours pessimiste et nihiliste ne peut conduire qu'à la régression des capacités d'effort et d'abnégation chez l'homme. Il ne peut engendrer que la désespérance et l'obstruction des horizons, ce qui constituerait l'un des plus graves facteurs susceptibles de déstabiliser et de faire régresser les sociétés.
L'un des devoirs les plus impérieux consiste aujourd'hui à faire face aux défis de notre époque, à prémunir la société contre les risques d'aliénation et à protéger ses acquis modernistes contre les conséquences du repli sur soi, du fanatisme et du retour aux temps de l'obscurantisme. C'est là un message militant et patriotique aussi important que ce pourquoi avaient lutté nos prédécesseurs parmi les réformateurs, les leaders et les militants.
Les intellectuels tunisiens sont déterminés à continuer d'œuvrer en faveur de la protection de la République et la défense de ses valeurs, et ce par le soutien aux choix civilisationnels dont les deux décennies écoulées ont prouvé la justesse et la pertinence pour le développement et la promotion de la société tunisienne. Ils considèrent que leur responsabilité consiste à mobiliser les forces de la société, à stimuler ses potentialités, à galvaniser sa volonté pour la sauvegarde de ses acquis, et à lui faire prendre conscience que ce qui a été réalisé l'a été grâce à son intelligence, à son ardeur au travail, à sa capacité d'innovation et à sa cohésion autour de sa direction, cette direction qui a balisé l'avenir en empruntant des voies sûres que nous sommes tous appelés à nous y engager de plain-pied afin que la Tunisie demeure à jamais libre et invulnérable et qu'elle soit toujours un phare civilisationnel.






